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Dans la Grèce antique, on tuait le messager porteur de mauvaises nouvelles quand on ne voulait pas les entendre. Aujourd'hui, la dénégation est plus
simple.
La polémique autour du Giec, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, m'inquiète. Depuis plus de vingt ans, cet organisme, qui regroupe plusieurs milliers de scientifiques, confronte les analyses des uns et des autres concernant le changement climatique
et s'efforce de les synthétiser pour en tirer des rapports d'évaluation adoptés par consensus.
Ce qui ne signifie pas qu'il n'existe pas en son sein des désaccords, ni que
les enjeux politiques sous-jacents ne jouent pas un rôle dans les orientations préconisées : on n'a jamais vu une communauté scientifique unanime et les experts eux-mêmes ne sont pas des
êtres désincarnés et protégés de toute influence économique, idéologique ou politique.
Après tout, même un expert peut se tromper : ne sous-estimons pas la complexité des phénomènes étudiés, les incertitudes inhérentes à toute prévision – « les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir », disait Pierre Dac –, les divergences dans
l'interprétation des données, etc. Bref, les rapports du Giec ne sont ni Dieu (« qui sait tout et voit tout », me disait-on dans mon enfance), ni le pape (infaillible, affirme
le dogme) : ce ne sont que des constructions humaines, faillibles parce que s'appuyant sur des probabilités plus que sur des certitudes.
Il n'empêche, il aura suffi que, dans le dernier rapport, il soit écrit que les glaciers de l'Himalaya pourraient avoir
disparu en 2035 pour ouvrir les vannes de la contestation.
° Erreur typographique pour 2350, ayant échappé à la relecture des épreuves, expliquent les responsables du Giec.
° Exemple flagrant de manipulation, affirment les critiques. Et dans la foulée, tout y passe : le train de vie et la formation de
Rajendra Pachauri, qui préside le Giec depuis 2002 et qui est soupçonné de conflit d'intérêts (il dirige un cabinet spécialisé dans la lutte contre le changement climatique), publication des
courriels échangés par les scientifiques peu avant la conférence de Copenhague, dans lesquels il est question de « combine » (trick) à propos du réchauffement,
publication de deux études (l'une d'un chercheur de l'Université de Kiel en Allemagne, l'autre d'un groupe de chercheurs de l'Université East Anglia) soutenant qu'il n'y aura
vraisemblablement pas de réchauffement dans les décennies à venir...
Et Claude Allègre nous ressort sa thèse – les fluctuations de la température du globe n'ont rien à voir avec l'activité humaine, ce sont des phénomènes naturels
[1] –, on appelle à la rescousse Bjorn Lomborg, le statisticien danois qui estime
qu'il vaudrait mieux dépenser l'argent à se protéger du réchauffement qu'à l'empêcher. Une thèse que reprend Christian Gérondeau, ancien délégué interministériel à la
Sécurité routière [2], défenseur inconditionnel de la voiture, soutenant que, quoiqu'on fasse, les énergies fossiles seront brulées
parce que le monde en a besoin, qu'il ne sert donc à rien de tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre et que, de toute façon, ces dernières ne jouent qu'un rôle très
secondaire, voire nul, dans le réchauffement : « Quand les États auront compris qu'il est vain de chercher à réduire leurs émissions de gaz carbonique pour "sauver la planète",
ils pourront réaliser des économies considérables », écrit-il dans son dernier livre[3].
je m'interroge sur les raisons de l'important écho médiatique que rencontrent les
contestataires.
Comme il me paraît peu vraisemblable que des milliers de spécialistes puissent nous raconter des histoires sans fondement, et que je ne vois pas bien quelles motivations pourraient les y
pousser, je m'interroge sur les raisons de l'important écho médiatique que rencontrent les contestataires. Leur registre est soit l'optimisme technologique – la science trouvera bien une solution –, soit la dénégation. Parce que s'exempter d'une
responsabilité planétaire, c'est en même temps éviter d'avoir à changer quoi que ce soit dans son mode de vie, un peu comme le gamin qui tente d'éviter la punition en disant « c'est pas
ma faute » ou « j'y suis pour rien » ? Peut-être, mais je crois davantage à l'explication qu'avançait Galbraith pour rendre compte de ce qu'il appelait
« la culture du contentement » : ce mode de vie apporte à ceux qui en bénéficient des satisfactions qui les poussent à refuser d'admettre qu'il fasse
des perdants et des malheureux ou qu'il ne puisse être généralisable à toute la planète.
Dans la Grèce antique, on tuait le messager porteur de mauvaises nouvelles quand on ne voulait pas les entendre. Aujourd'hui, la dénégation est plus
simple : « Notre mode de vie n'est pas négociable », disait George W. Bush. Les libéraux refusent d'admettre que le marché peut avoir des responsabilités dans la
gravité de la crise actuelle, un peu comme les communistes ont longtemps récusé les statistiques publiques sur la réduction des inégalités parce qu'elles allaient à l'encontre
de l'inéluctabilité de la paupérisation (absolue) dans le système capitaliste. Nous ne croyons que ce qui nous arrange et nous sélectionnons les faits qui vont dans ce sens, en ignorant les
autres. Serait-ce le retour de « l'imbécile heureux », comme on appelait autrefois le simple d'esprit ?
Notes
Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) croule sous une avalanche de remises en question. Au moment de
Copenhague, le fameux « climagate » était censé révéler, à travers la divulgation de courriels échangés entre scientifiques, un complot visant à soutenir la thèse du
réchauffement. Dernièrement, la presse nord-américaine s’est fait l’écho d’attaques « diffamatoires » contre l’intégrité du président du Giec, Rajendra Pachaury. Parmi les
critiques, une seule apparaît aujourd’hui fondée et a d’ailleurs été reconnue par l’institution internationale. Il s’agit de la publication, dans son dernier rapport, d’une date
erronée à propos de la fonte des glaciers de l’Himalaya. Au final, bien que peu étayé, le doute s’installe jusque sur la réalité du réchauffement climatique.
Directeur de l’Institut de physique du globe de Paris, Vincent Courtillot est l’un des rares scientifiques français à exprimer son scepticisme sur les
conclusions du Giec. Il est un de ceux, minoritaires, que les médias ont baptisés « climato-sceptiques ». Le scientifique ne remet pas en question la réalité du
réchauffement climatique. « La température moyenne du globe a effectivement augmenté de 0,7 degré lors du siècle précédent », assure-t-il. Ce que Vincent
Courtillot ne partage pas, c’est le diagnostic sur les causes de ce réchauffement. « Je pense que le Giec surestime l’impact de la hausse des émissions de gaz à effet de
serre », explique-t-il, en pointant par exemple que, « entre 1998 et 2008, la température globale a reculé alors que la quantité de CO2 rejetée n’a jamais été aussi
importante ».
A contrario, le scientifique estime que « certaines causes du réchauffement sont sous-évaluées ». C’est le cas en particulier, selon lui,
de l’influence du soleil. « Le soleil connaît des cycles d’activités pendant lesquels l’intensité de son rayonnement va
fluctuer et par conséquence la quantité d’énergie reçue par la terre aussi. »
Le physicien pointe également de nouvelles hypothèses sur la façon dont le soleil influence le climat de notre planète. « Il semblerait que le rayonnement
de type ultraviolet, en agissant sur les courants électriques de la stratosphère, joue aussi un rôle sur la formation et l’importance de la couverture nuageuse, et donc sur la
quantité d’énergie réverbérée dans l’espace », poursuit-il encore.
Sous-estimation du rôle joué par le soleil et surestimation de celui de la hausse des émissions de
CO2 ?
Interrogé, le vice-président du conseil scientifique du Giec, le climatologue, Jean Jouzel, fait part de ses
désaccords. « Je ne vois rien dans l’état actuel des connaissances de la science qui permette de réévaluer l’influence du soleil sur le réchauffement. Les
hypothèses avancées par Vincent Courtillot restent des hypothèses. »
A contrario, pour Jean Jouzel, le rôle déterminant des émissions de CO2 dans le réchauffement de la planète n’est plus à
démontrer. Le scientifique en veut, entre autres, pour preuve que l’élévation des températures ne concerne que la basse atmosphère et pas la
stratosphère. Ce qui est « typique de l’effet de serre ».
Quant à l’alternance après une année très chaude comme 1998 de plusieurs années de « refroidissement », « elle n’invalide en rien » le lien entre émission de CO2
et évolution du climat. « Le réchauffement est une réalité même s’il n’est pas linéaire. Pour déceler une tendance en climatologie, il faut
se baser sur une période d’au moins trente ans », explique-t-il.
Le prochain rapport du Giec, dont la rédaction va bientôt débuter, fera le point sur l’état des connaissances scientifiques sur le réchauffement climatique.
Pierre-Henri Lab
Source: L'Humanité - 18/2/2010
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A quoi servent les climato-sceptiques
L'offensive des climato-sceptiques contre le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a ruiné en l'espace
de quelques mois le consensus qui s'était presque établi sur les dangers du dérèglement climatique. C'est
humain : on prête toujours une oreille attentive aux gens qui vous disent qu'il n'y a pas besoin de changer de mode de vie. Ceux qui les soutiennent et leur donnent des
tribunes portent une lourde responsabilité vis-à-vis de l'avenir.
Jeudi dernier, Yvo de Boer a démissionné de son poste aux Nations unies. Ce Néerlandais n'était pas connu du grand public, mais il jouait un rôle clé dans les négociations mondiales contre le changement climatique, un sujet qui ne peut avoir de solution que dans un cadre global. On peut en effet agir au niveau local pour préserver les sols, la biodiversité, l'eau. Mais pour le climat, si tout le monde ne marche pas, il ne se passera rien.
Jusqu'ici, les choses n'ont guère bougé en pratique. Le sommet de Rio de 1992 n'avait débouché que sur des déclarations et il avait fallu attendre Kyoto, en 1997, pour concrétiser un peu les choses. Mais les Etats-Unis, le principal pollueur de la planète, n'avaient pas ratifié le protocole et nombre de pays signataires n'ont absolument pas respecté leurs engagements, à commencer par l'Espagne ou l'Italie. Et pendant ce temps, les émissions de gaz à effet de serre continuent d'augmenter…
Depuis le succès des films d'Al Gore, Une vérité qui dérange, et de Yann Arthus-Bertrand, Home, on pouvait avoir l'impression
que la bataille de l'opinion commençait à être gagnée. Mais patatras, à la fin de l'année dernière, des climato-sceptiques ont piraté les
e-mails des climatologues de l'université d'East Anglia au Royaume-Uni et réussi à monter en épingle un ou deux échanges douteux.
Quelques semaines plus tard, le sommet de Copenhague, dans lequel on avait mis des espoirs sans doute excessifs suite à la
victoire de Barack Obama, tournait au vinaigre. Du fait notamment des Chinois qui y ont testé leur nouveau statut de
superpuissance. La négociation est bloquée et Barack Obama a perdu, avec le siège de sénateur du Massachussetts, le dernier espoir d'obtenir une majorité au Sénat en faveur d'une
loi sur le climat. Et en l'espace de quelques mois, l'opinion s'est retournée. Les climato-sceptiques pérorent sur tous les écrans, à
commencer par notre Claude Allègre national.
Certes, les scientifiques peuvent se tromper. Ils peuvent être tentés, dans un monde ultracompétitif, de tordre un peu leurs résultats. Mais je ne crois pas un instant que cela puisse avoir été le fait de la communauté des climatologues tout entière, quasiment unanime sur le sujet. Et de toute façon, sans être un spécialiste, je ne vois pas comment le fait d'avoir décoffré depuis plus de deux siècles maintenant les millions de tonnes de charbon, gaz, pétrole enfermées depuis des millions d'années dans les replis de la croûte terrestre pourrait rester sans conséquences sensibles sur le climat.
Pourquoi ça marche alors ?
L'écho que trouvent les climato-sceptiques
auprès de l'opinion tient, je pense, davantage à la psychologie qu'à la qualité scientifique de leur discours.
Ils jouent en effet sur du velours sur deux plans à la fois.
° Ils incarnent tout d'abord des Astérix dans leur village gaulois face au large consensus environnant. Une figure qui
attire toujours la sympathie, même lorsque c'est pour vendre de la marchandise intellectuelle avariée.
° De plus, à force d'explications, on avait presque fini par convaincre les opinions des pays développés qu'il n'y avait pas d'autre solution que d'accepter une profonde remise en
cause de leur mode de vie. Et voilà que des gens arrivent pour leur dire qu'en fait, on peut parfaitement continuer comme
avant. On les accueille évidemment comme des sauveurs.
Ceux qui jouent à ce jeu-là, non seulement les vedettes climato-sceptiques elles-mêmes, mais aussi ceux qui, dans les médias ou le monde politique, les encouragent et les
mettent en scène, portent une très lourde responsabilité vis-à-vis des générations futures. Leurs enfants leur en voudront.