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Mardi 10 décembre 2013 2 10 /12 /Déc /2013 16:29

Le parlement européen maintient le chalutage en eaux profondes

Eliane PATRIARCA 10 décembre 2013 - Libération
Prises de pêche en septembre au large de Boulogne sur Mer.

Prises de pêche en septembre au large de Boulogne sur Mer. (Photo Pascal Rossignol. Reuters)

À CHAUD

La proposition d'interdire cette méthode de pêche a été rejetée à une courte majorité.

Le chalutage profond a encore de beaux jours devant lui en Europe. Tant pis pour les écosystèmes si singuliers des abysses, tant pis pour les champs de coraux et d’éponges, tant pis pour ces espèces de poissons si vulnérables. Ce matin à Strasbourg, le Parlement européen réuni en session plénière a rejeté, l’issue d’un vote serré, par 342 voix contre 326, un projet d’interdiction du chalutage et des filets maillants au-dessous de 600 mètres dans les eaux européennes et dans l’Atlantique Nord-Est. Des techniques que la communauté scientifique considère comme extrêmement destructrices pour les écosystèmes mais aussi pour la ressource halieutique puisque c’est une méthode non sélective, capturant, sans discrimination, des espèces de poissons à croissance et à reproduction lente.

Les eurodéputés ont donc décidé qu’il était urgent…d’attendre : ils ont repoussé la proposition d’interdiction formulée par la Commission européenne, se prononçant pour un contrôle accru des licences de pêche en eaux profonde qui ne seraient plus accordées pour les zones définies scientifiquement comme fragiles. Ils ont inclus une clause de révision par laquelle la Commission européenne devrait réévaluer la situation d’ici quatre ans, avec la possibilité d’interdire alors chaluts profonds et filets maillants.

Le dossier doit maintenant être examiné par les gouvernements européens. Mais à peine l’issue du vote connu, Blue Fish, l’association européenne de promotion de la pêche durable, a clamé victoire. «La décision du Parlement permet la mise en place d’un cadre réglementaire et politique qui renforce encore la protection des océans tout en préservant l’équilibre social et économique des territoires littoraux européens», a déclaré Olivier Le Nézet, son président. L’industrie, dominée par l’armateur français Scapêche, la flotte du distributeur Intermarché, a livré bataille jusqu’au dernier moment pour maintenir son droit à cette méthode de pêche, invoquant des menaces sur 3 000 emplois - seulement une centaine, rétorquent les ONG en se fondant sur les chiffres de la Commission européenne. «Ce texte reconnaît que la pêche en eau profonde peut s’exercer de manière durable et responsable en préservant l’équilibre crucial mais fragile entre la protection de l’environnement et celle des territoires maritimes auxquels des milliers d’emplois sont attachés», a claironné ce matin Olivier Le Nézet.

Du côté des ONG et des scientifiques, c’est la déception et l’amertume qui dominent, après l’exceptionnelle mobilisation des semaines dernières. 750 000 personnes ont signé la pétition élaborée par l’association Bloom pour la défense des océans profonds. Pour la fondatrice de Bloom, Claire Nouvian, le vote marque «la victoire du lobbying acharné des industriels et de la fabrication d’un mensonge d’Etat. Remercions en premier lieu le gouvernement de François Hollande et les socialistes du Parlement européen pour ses positions indéfendables qui achèvent de discréditer le pouvoir en place.» L’UMP, allié au Parti Socialiste, a également rejeté cette mesure Pour l’association Bloom, le seul choix qui reste aux consommateurs est donc de privilégier les enseignes «responsables», comme Casino et Carrefour qui ont décidé de cesser la vente d’espèces profondes.

VidéoUne conférence de Claire Nouvian sur les dommages causés par la pêche en eau profonde

 

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Eliane PATRIARCA
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Une analyse plus nuancée, qui fait réfléchir, de Que choisir (Extraits)

3 000 fois plus destructeur que le pétrole ?

Là où le bât blesse, c’est que le procès a lieu exclusivement à charge et que tout droit à la parole est dénié à la défense ! Quoi qu’elle dise, elle est coupable et doit être condamnée. « Bien sûr, il y a des choses dans cette BD qui ne sont pas fausses, mais qui sont présentées de façon à manipuler l’opinion », remarque Alain Le Sann, secrétaire du collectif Pêche et Développement, une association qui s’est donné pour mission de défendre en priorité la pêche artisanale dans sa diversité et ne peut être suspectée d’être vendue aux intérêts de la pêche industrielle.

« Même si je ne doute pas que les ONG écologiques comme Bloom soient tout à fait sincères et honnêtes, quand Pénélope Bagieu affirme que le chalutage profond est 3 000 fois plus destructeur que le pétrole, il y a de quoi s’interroger, surtout quand on sait que ces pêcheries se trouvent exactement à l’endroit où se développe l’exploration pétrolière. Alors, de là à vouloir éliminer les témoins gênants de cette nouvelle exploitation des mers que sont les pêcheurs… » Curieux, en effet, d’autant que Bloom a le soutien financier de la fondation américaine Pew, qui bénéficie elle-même de donations de puissantes compagnies gazières et pétrolières (Sunuco et Oryx Energy).

« Personne n’ose vraiment répondre à Bloom, de peur d’avoir une mauvaise image, de passer pour quelqu’un qui n’a rien à faire de l’environnement », s’indigne Alain Le Sann, qui se dit « désespéré et révolté » par cette « manipulation de l’opinion et le mépris affiché des pêcheurs ».

Une pêche très encadrée

Plus que toute autre forme de pêche, le chalutage des grand fonds n’a pas bonne presse. À partir des années 1990, l’épuisement des stocks halieutiques du plateau continental, conséquence de la surpêche, a poussé les professionnels à aller toujours plus loin, à pêcher toujours plus profond.

  Avec les conséquences dramatiques que l’on sait : destruction d’écosystèmes fragiles (coraux, éponges géantes, etc.), prélèvements massifs d’espèces éminemment vulnérables car leur croissance est lente et leur taux de fécondité faible, absence de sélectivité des prises, etc. Des dégâts environnementaux dont les scientifiques ont encore du mal à mesurer la portée, les profondeurs des océans restant encore très largement inexplorées. « Il est impossible de parler de durabilité pour cette forme de pêche », affirme Philippe Cury, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Pourtant, en 2003, l’Union européenne a mis en place des mesures très strictes d’encadrement de cette pêche : quotas (voire même interdiction de pêcher des espèces comme l’empereur et tous les requins profonds à partir de 2010), protection des aires de concentration de la lingue bleue, zones où la pêche profonde est interdite afin de protéger les coraux profonds, les grandes éponges, etc.

Par ailleurs, les navires hauturiers font l’objet d’une surveillance permanente des autorités maritimes. Ils ont l’obligation de fournir des informations sur les ressources et les écosystèmes et doivent embarquer régulièrement des observateurs. « C’est la pêche la plus encadrée et la plus contrôlée par l’Union européenne », a déclaré Fabien Dulon, directeur général de la Scapêche, lors d’une journée intitulée « Vérité sur la pêche profonde », organisée le 21 novembre dans le port de Lorient, avec la participation de l’Ifremer. Pour Fabien Dulon, si « des exagérations et des erreurs ont été commises dans les années 1990 », ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les diagnostics et les avis émis par la communauté scientifique internationale (CIEM) en 2012 sont d’ailleurs très encourageants. Ainsi, la durabilité de la pêche des trois espèces (grenadier, sabre et lingue bleue) représentant près des trois quarts des captures est aujourd’hui rétablie. Quant aux espèces capturées de manière accessoires, « la plupart le sont très occasionnellement et en très petites quantités », précise l’Ifremer dans un dossier sur les pêches profondes européennes, publié sur son site. Les captures cumulées de plus de 70 espèces représentent moins de 1 % du poids total des captures annuelles. Quant aux poissons rejetés, ils sont estimés à 20 % du total des captures. Un nombre encore beaucoup trop important, mais qui est équivalent, voire inférieur à celui des autres pêcheries.

Reste la question délicate de l’impact des chaluts sur les sols. « Il existe, bien sûr, car le bourrelet du filet touche le sol, mais on ne saccage pas les fonds. Nous ne pêchons pas sur les récifs, mais seulement sur des sols sablo-vaseux, compatibles avec nos filets », affirme Fabien Dulon.

Poisson consommé en France : massivement issu de l’importation

Sur le plan économique, la Scapêche a réalisé en 2012 un chiffre d’affaires de 43 millions d’euros pour un résultat net d’exploitation de 1,4 million, loin du déficit annoncé par Bloom. De son côté, le Comité national des pêches qui représente l’ensemble des armements de la pêche française rappelle que le chalutage des grands fonds n’est pas pratiqué en France par les seuls navires hauturiers, mais aussi par ceux de la flotte artisanale. Car plus de 50 % des espèces dites d’eau profonde vivent au-dessus de 200 mètres de profondeur, et ce seraient donc environ 400 navires français, de Boulogne-sur-Mer à Bayonne, dont la survie serait menacée par de nouvelles interdictions.

Lorsque l’on sait qu’aujourd’hui, près de 80 % du poisson consommé en France est issu de l’importation, autant dire qu’une telle interdiction tirerait probablement un trait définitif sur la filière pêche française, et sur une histoire et une culture vieilles de plusieurs millénaires. Il ne s’agit pas de verser des larmes de crocodile sur le passé, mais l’on peut s’étonner de voir privilégier les filières d’aquaculture, en provenance d’Asie ou d’Amérique du Sud, dont le développement repose sur la destruction massive des poissons-fourrage (sardines, chinchards, maquereaux, etc.) qui seront transformés en farines pour les besoins des élevages. Un dommage pour la planète sans commune mesure avec les chalutiers de la Scapêche, mais qui semble ne pas émouvoir les militants de Bloom ! Ceux-ci préfèrent lancer des idées aussi peu réalistes que la reconversion des chalutiers en palangriers (utilisant des lignes d’hameçons reposant sur le fond), moins nocifs selon eux et « qui emploieraient six fois plus de personnels, assurant ainsi la pérennité de l’emploi (sic) ». C’est méconnaître à la fois la réalité écologique de la pêche (tous les poissons ne se pêchent pas à la ligne !) et le poids des charges salariales dans le bilan des entreprises.

L’inquiétude de la filière est donc réelle, même si les lobbies environnementaux ciblent pour l’instant leurs attaques sur le chalut profond et se déclarent favorables à d’autres engins comme la palangre. La plupart des professionnels estiment pourtant que le problème n’est pas là. « Ce n’est pas tel engin ou tel autre qui est condamnable en lui-même, mais plutôt l’intensité avec lequel il est utilisé dans une zone de pêche donnée », remarque Philippe Favrelière, ingénieur agricole, sur son blog « Regard sur la pêche et l’aquaculture ». « Par exemple : dans le cadre de la pêche à la langouste en zone Caraïbes, l’utilisation massive de casiers a des effets négatifs sur les récifs coralliens et elle contribue à la surpêche, pourtant les casiers (ou nasses) sont considérés comme des arts dormants, passifs et sélectifs. »

Hier, le filet maillant, aujourd’hui le chalut en eaux profondes, et pourquoi pas, demain, l’interdiction de tout chalutage (et de la drague à coquilles Saint-Jacques) ? se demandent les professionnels. Dans ces conditions, « que restera-t-il aux marins-pêcheurs à part la pêche à la ligne, ou plutôt la pêche à mains nues, j’oubliais les associations de bien-être animal pour lesquelles l’hameçon est considéré comme un engin de torture ! », ironise Philippe Favrelière.

Un compromis 

 On n’en est pas encore là. La commission pêche du Parlement européen qui préconisait au départ l’interdiction pure et simple du chalutage profond a revu sa copie, sous la pression de la France et de l’Espagne, les deux principaux pays concernés. Un compromis avec les organisations professionnelles a été trouvé à Bruxelles, le 4 novembre dernier. Il sera présenté au Parlement demain. Il prévoit entre autres d’encadrer plus étroitement le chalutage des grands fonds, en protégeant les écosystèmes marins vulnérables, mais sans interdire ce mode de pêche. Une solution qui satisfait globalement les professionnels, mais laisse sur leur faim les lobbies écologistes.

Dans le détail, ce texte prévoit la création de deux types de zone : zones de pêche (délimitées selon les zones actuellement pêchées, avec donc un « gel de l’empreinte ») et zones de protection. Une étude cartographique réalisée dans l’année suivant l’adoption du texte permettra d’exclure des zones de pêche les éventuels écosystèmes marins vulnérables. Et une évaluation est prévue au bout de 4 ans, sur les espèces et sur les fonds, avec si besoin une révision de la réglementation.

Par henri Moulinier - Publié dans : Préserver notre planète - Communauté : Les blogs citoyens
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  • henri Moulinier
  • Henri MOULINIER
  • Homme
  • 18/01/1948
  • europe politique écologie liberté économie
  • Adjoint au maire honoraire de La Rochelle. Acteur du Front de gauche. Ancien professeur de lycée en S.E.S. Chargé de cours d'éco Université de La Rochelle. Doctorant en histoire. Militant LDH La Rochelle.

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