Vendredi 10 avril 2009
Joseph Stiglitz : " Ni les Etats-Unis ni le G20 ne proposent un cadre convaincant de régulation "
[09/04/09

Chargé par les Nations Unies de piloter une commission indépendante d'experts sur la crise financière, l'économiste Joseph Stiglitz (Columbia University), prix Nobel 2001, porte un regard critique sur le bilan du G20 de Londres.

Le G20 de Londres représente-t-il un succès pour Barack Obama à vos yeux ; quels sont les véritables gagnants ?

D'un point de vue politique, ce sommet lui a donné une occasion de déployer ses talents diplomatiques et de jouer un rôle de médiateur. Sa conférence de presse finale était très claire et impressionnante. Compte tenu de la position délicate initiale des Etats-Unis qui étaient largement considérés comme "la source du problème", il a réussi à désamorcer l'hostilité potentielle.
Mais le bilan est beaucoup plus maigre en termes de substance par rapport aux quatre priorités initiales : effort de relance globale, système de régulation renforcé, aide aux pays en développement et prévention du protectionnisme. Il n'y a pas de vrai gagnant.

Vous ne voyez ni progrès sensible sur le plan de la relance, ni avancée réelle sur le volet de la réglementation ?

Officiellement, l'Amérique réclamait une forte relance. La réalité est que son propre plan n'est pas aussi fort que cela à court terme. Sur un programme de relance américain affiché à 800 milliards de dollars, seulement 200 milliards de dollars seront dépensés en 2009, dont l'essentiel porte sur des baisses d'impôts et une grande partie sera compensée par une contraction des dépenses au niveau des Etats fédérés.
Aux Etats-Unis comme en Europe, où les stabilisateurs automatiques jouent un plus grand rôle, l'effet de relance est insuffisant. Sur ce plan, on ne peut vraiment pas parler de succès.
Quant au volet réglementaire, le diable est dans les détails. Dans le communiqué du G20, on parle volontiers de "supervision ou régulation", mais la supervision sans régulation n'a pas beaucoup de sens.
 La question des paradis fiscaux est peut-être un des rares points où il y a eu un progrès concret.
En revanche, alors que tout le monde parle du besoin de renforcement de la transparence, deux jours après le G20, les Etats-Unis décident d'avoir moins de transparence en changeant leurs normes comptables pour permettre aux firmes de ne pas provisionner leurs actifs détériorés. C'est une décision prise par le Financial Accounting Standards Board (FASB), sous la pression du pouvoir politique et des banques de Wall Street. C'est un vrai pas en arrière.

Etes-vous d'accord avec l'économiste Simon Johnson pour dire que le volet réglementaire est proche de zéro ?

Je suis d'accord. Sur les deux points clefs :

° Doit-on permettre aux banques de devenir trop importantes pour faire faillite et doit-on étroitement circonscrire les banques qui sont devenues si importantes qu'elles représentent un risque systémique ?, il n'y a absolument aucun engagement. Cela s'explique par l'influence des banques américaines qui mènent toujours la danse. Les résultats du G20 ont encore été bridés par l'influence de Wall Street.

° Il n'y a pas vraiment de volonté réelle de venir à bout des facteurs qui ont contribué à la crise. Certes, nous savons que Lawrence Summers et Timothy Geithner, qui ont été d'ardents avocats de la dérégulation par le passé, plaident aujourd'hui pour un renforcement sensible de la régulation. Les intentions sont bonnes. Mais cela risque d'être purement cosmétique.
 Jusqu'ici, il n'y a aucune certitude que les produits dérivés seront traités sur des bourses plutôt que sur un marché de gré à gré.
A ce stade, ni les Etats-Unis ni le G20 ne proposent quelque chose de très convaincant sur le plan de la régulation.

Etes-vous davantage convaincu par le renforcement des moyens financiers du FMI ?

C'est généralement considéré comme la principale réussite du G20. Mais il y a un net décalage entre les chiffres annoncés et la réalité
.
 Sur les 250 milliards de dollars alloués en droits de tirage spéciaux, seulement 19 milliards iront aux pays en développement. C'est mieux que rien, mais cela n'est pas aussi important qu'on le prétend et cela devrait prendre la forme de subventions et non de prêts.
En outre, il y a un aménagement limité de la gouvernance de ces institutions (FMI et du Forum de stabilité financière), mais il n'est pas certain que cela suffise à changer de manière fondamentale leur fonctionnement.
On oublie de dire qu'elles n'ont pas rempli leur mission car elles ont utilisé un mauvais modèle. Leur donner plus d'argent et plus de responsabilité ne veut pas dire qu'elles vont forcément mieux fonctionner à l'avenir. Il n'y a aucune garantie qu'elles ont tiré les leçons du passé. On ne discute même pas de l'échec du Forum de stabilité financière.

On devrait s'interroger sur un système de responsabilité avant d'élargir ses pouvoirs. C'est pourquoi notre rapport préconise une profonde réforme de la gouvernance des institutions de Bretton Woods et la création d'un conseil de coordination économique global.

Vous avez parlé d' "ersatz capitalism" à propos du plan américain du Trésor pour la reprise d'actifs toxiques. Auriez-vous préféré une nationalisation temporaire des banques ?

Cela revient à faire un cadeau massif aux banques et au secteur privé
. Avec ce plan, le gouvernement assume 92% du coût, couvre la plus grande part des pertes et n'obtient que 50% des profits potentiels.

Le problème est qu'il y a toujours des pertes massives et des trous financiers considérables dans le système bancaire. Le gouvernement a recours à ce dispositif non transparent pour éviter d'avoir à demander de nouveaux fonds publics au Congrès.

D'autres pays ont eu recours à des nationalisations temporaires. Ce n'est pas si terrible. Ce plan va coûter très cher au contribuable mais cela ne suffira pas à recapitaliser les deux ou trois banques "too big too fail". Ce n'est pas dans la nature du capitalisme de faire garantir les pertes par le gouvernement. Wall Street le reconnaît quand il s'agit de General Motors mais pas quand il s'agit de ses propres firmes. Il y a une grande souffrance liée à ce double standard.

Propos recueillis par PIERRE DE GASQUET, Les Echos (à New York)


(1) La Commission d'experts sur les réformes du système monétaire et financier international, où siègent notamment Jean-Paul Fitoussi et Charles Goodhart rendra son rapport u Président de l'Assemblée générale des Nations Unies à la mi-mai.

http://www.lesechos.fr/info/inter/300342554-joseph-stiglitz-ni-les-etats-unis-ni-le-g20-ne-proposent-un-cadre-convaincant-de-regulation-.htm

par henri Moulinier publié dans : Crise économique mondiale communauté : les anti-capitalistes
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